Le Paladin relisait les notes inscrites sur son parchemin règlementaire, en se massant les tempes.
– Reprenons encore une fois, avant l’incendie. Au moment où les deux individus rentrent chez l’apothicaire.
Le mendiant aviné le regardait d’un oeil patibulaire.
– Z’avez promis une pièce d’or, et j’la vois ni dans vot’ main ni dans la mienne.
– L’Empire sait se montrer généreux, mais d’abord je veux être sûr d’avoir tous les détails.
– C’est ça… comme j’vous ai dit j’étais à mon emplacement habituel en face d’l’apothicaire. J’faisais l’aumône là d’puis qu’ce satané Marcus a pris la place d’vant l’comptoir d’la Guilde du Commerce. Soit dit en passant, la meilleure d’la ville si vous voulez mon avis, avec tous ces richoux qui passent là. Mais bref, v’là que je me r’trouve face à l’entrée du marchand de boisson. En général, la boisson sans alcool ça m’intéresse pas si vous voyez où j’veux en venir.
Il renifla de façon bruyante.
– Pis là je les vois débarquer tous les deux dans la ruelle. Le petit devant, allure normale. Tenue normale. En tout cas pour les gens du coin. Mais C’ui là il avait un regard de nerveux. J’le sais parce que j’en connais pleins des comme ça qui se castagnent à la moindre entourloupe à la taverne. L’autre était derrière lui, bien deux tête de plus, t’vois le genre.
Le second Paladin intervint :
– Le Sangdragon c’est bien ça ?
– Nan t’m’as pas compris mon gars. Lui c’t’ait un grand lézard du genre balèze. J’sais les différencier, une fois j’en ai vu un à la taverne, y v’nait de Sasso. Paraît qu’y sont tous comme ça là bas.
– Balèzes ?
– Moches, ‘fin s’mon point de vue hein. Bref il avait deux faucilles attachées à la taille comme j’vous ai dit avant. T’étais où quand j’ai raconté ? Comme qu’on en voit chez les paysans des champs d’Flavie, mais les siennes z’étaient immenses.
Les deux Paladins s’échangèrent un regard circonspect.
– Donc, ils rentrent. Et ensuite ?
– Ils rentrent ouais. Moi j’fais semblant d’rien voir mais j’regarde d’coin d’l’oeil, ‘fin c’ui qu’y m’reste. Le balèze moche y s’cale contre le mur à côté d’la porte à l’intérieur. A droite. Ou à gauche p’têtre j’sais plus. Il croise ses gros bras et y pique une ‘tite sieste. C’était le plein jour mais bon, j’vais pas juger un gars de 2m20 s’tu veux mon avis.
– Que fait le petit ?
– V’là qu’après quequ’ minutes y pique une colère noire. « s’te potion c’est de la camelote ! » qu’y disait. J’entendais pas tout, mais l’était furax. Il a commencé à casser des fioles, des bouteilles, des trucs du genre. On devrait jamais gaspiller du liquide c’que j’en pense. Il envoie valser tous les papiers du comptoir, y chope l’apothicaire par le colbac. Là l’autre, l’apothicaire j’veux dire, y commence à s’énerver aussi. « t’vas payer ! » qui dit. Et là, bim.
– Et après, l’incendie se déclare. Avec quoi il a allumé le feu ? Ou peut-être était-ce le baraqué ?
– Avec ses mains mon gars. Seulement ses mains. T’vois elles ont commencer à fumer. Il portait des gants en cuir, tout noircis dans la paume. Pis tout à commencé à cramer. L’apothicaire il s’est évanoui quand il a vu qu’le nerveux c’tait une torche humaine, plein de trouille qu’il était. Même si j’crois que l’type c’était un Demi-Elfe. Y’a qu’eux pour faire des trucs pareils. Et c’est là qui s’est passé un truc qu’j’ai pas compris. Le lézard il s’est bougé du mur, il a choppé les deux sans se presser et les a sorti dehors. L’apothicaire inconscient sur l’épaule. L’autre nerveux s’est pris d’un rire à percer les tympans que déjà toute la charpente flambait. J’ai regardé ailleurs, je voulais pas finir en jambon braisé. J’me rappelle j’me suis dit « comme c’bizarre ses vêtements brûlent pas », encore un truc de Demi-Elfe.
– Qu’ont-ils fait de l’apothicaire ?
– Le gros balèze l’a déposé un peu plus loin dans la ruelle. « y respire » qu’il a dit avec une voix sifflante. L’autre a dit « j’men tape ! » sans s’retourner. J’ai pas vérifié, j’pas osé. Mais p’t’être vingt minutes après il s’est réveillé, il a chouiné quand il a vu sa baraque en cendres et il est parti.
– Où ça ?
– Vous chercher j’présume.
Les deux Paladins lancèrent une pièce d’or au mendiant, et le saluèrent en repartant dans la ruelle.
– Tu crois à tout ce que raconte ce vieil ivrogne ?
– C’est le troisième incendie en ville qui se déclenche de cette façon. Tous les témoins rapportent la même chose. Un colérique et un gros balèze qui ressemble à un dragon ou un truc du genre. Entrée, engueulade, incendie.
– Je comprends pas
– Moi non plus, du moins pas encore.
Le Paladin sorti de sa poche sous son armure un tissu de couleur orange, satisfait de sa trouvaille.
– Mais cette fois, ils ont laissé leur brassard de la Guilde des Mercenaires.

Rapport n°3 des autorités impériales – Enquête sur l’incendiaire récidiviste