La sentinelle Gobeline se laissa tomber maladroitement du petit promontoire rocheux qui dominait les Landes du Kiran et se rendit en courant dans la cahute du chef. Une heure plus tard, ce qu’il restait d’une compagnie de Paladins épuisés s’arrêta à hauteur de la vieille palissade dégarnie.
Accroupi au centre du village, Brelok considérait avec attention ses nouveaux visiteurs. Son regard passait de l’un à l’autre des soldats en jaugeant chacun d’entre eux. Lui et ses Orcs étaient plus forts et plus nombreux, Brelok savait compter. Cela, il l’avait déjà calculé soigneusement.
L’officier impérial était à la tête d’une vingtaine d’hommes aux armures poussiéreuses, dont certaines avaient encore les stigmates de combats récents. Il scrutait avec nervosité les rochers environnants et quelques silhouettes qui se découvraient ici et là, cet endroit était un coupe-gorge.
Brelok observa encore un instant le groupe tenu en respect par ses Orcs, il était plus facile de négocier avec une personne impatiente. Puis il leva sa carcasse de Troll de Pierre haute de deux mètres cinquante pour s’avancer d’un pas nonchalant vers les impériaux.
– Bienvenue à Mormuk !
Dit-il, en souriant et en levant ses grands bras autour desquels tintinnabulaient des bracelets à la composante hétéroclite. L’officier porta lentement sa main à son épée. Les autres attendaient son ordre.

– Allons, allons ! Chers visiteurs, z’êtes en sécurité à Mormuk, pas b’soin d’ça. J’suis Brelok, c’est moi l’chef.
Tandis que les Orcs s’écartèrent, l’officier se décontracta mais sans lâcher son épée. Il fit un signe de tête à ses soldats.
– Merci de ton accueil, Brelok chef de ce village. Nous sommes des Paladins du grand Empire de Meereeda, je ne doute guère qu’un grand chef comme toi a entendu parler de sa puissance. Je suis moi-même le chef de ce groupe. Nous souhaitons traverser ton village pour rejoindre les montagnes.
Brelok frotta soigneusement ses grosses mains en souriant.
– Jamais entendu parler. Pour passer, tu payes où tu troques.
Lorsqu’il n’était encore qu’un jeune Paladin, Drajen avait étudié dans la Bibliothèque d’Erebos comment certains Trolls s’appropriaient des ponts et faisaient payer une taxe de passage. Il prit rapidement une décision tactique pour faciliter la traversée de ses hommes.
– Bien sûr noble Brelok, nous n’avons pas grand chose mais je peux t’offrir ceci :
Drajen lui tendit sa bague d’officier. Une bague en or gravée d’une valeur de plusieurs centaines de pièces d’or, doté d’une grande signification symbolique. Brelok étudia avec attention le bijou brillant, puis considérant ses gros doigts déjà garnis de dizaines de bagues, il refusa en montrant ses mains :
– J’ai d’jà pleins d’ça qui brillent beaucoup plus. Autre chose. Sinon tu passes pas.
Il était vital que le groupe de Paladins traverse Mormuk sans quoi ils seraient très vite rattrapés par des Maraudeurs qui suivaient leur piste dans le défilé de Dallagor-Bur. Ses hommes commençaient à devenir fébriles, les mains se resserraient sur les gardes d’épées. Le Lieutenant utilisa tous ses talents d’orateurs et de diplomate pour persuader le Troll, quand Brelok le coupa net :
– La moitié de vos armes, et ton armure de chef. Vous pourrez traverser.
La réponse du Troll surpris Drajen. Derrière son sourire jovial Brelok était un redoutable négociateur. L’officier n’avait aucune idée de comment une telle créature s’était retrouvée à la tête d’un village d’Orcs et Gobelins, mais son intelligence rudimentaire et sa force naturelle y étaient sûrement pour quelque chose. Voyant l’échange lui échapper, il tenta le tout pour le tout en s’adressant à l’Orc le plus costaud du village.
– Dis-moi, depuis quand les Orcs forts comme toi se laissent diriger par un Troll, alors que vous êtes si nombreux et que les Gobelins seraient à vos ordres ?
L’Orc eut un instant de doute, mais le Troll s’approcha à moins d’un mètre de l’officier qui pouvait sentir son haleine fétide, le dominant de son imposante carrure qui masquait les rayons du soleil. Il ne souriait plus et sa voix se fit plus rauque :
– Le chef c’est moi, tu parles qu’à moi. J’ai changé d’avis, si tu troques pas, tu meurs.
Une trentaine de silhouettes supplémentaires venaient d’apparaître dans les rochers avoisinants, devant les cahutes et derrière le groupe de Paladins. Un mauvais pas et ce qu’il restait de la compagnie du Lieutenant Drajen n’existerait plus que dans les livres d’histoire impériaux.
L’officier devait réfléchir vite. Ce Troll rusé, qui avait saisit le dilemme dans lequel se trouvait le groupe de Paladins, dirigeait d’une main de fer le village et dominait désormais intégralement la conversation.
Laisser ici autant d’armes serait très difficile à avaler par ses soldats et rendrait son groupe encore plus vulnérable aux dangers des montagnes noires de Rokdrogon. Mais il n’avait plus vraiment le choix et Drajen se résigna.
– Très bien, nous acceptons.
Un soldat approcha pour signifier sa protestation mais Drajen lui fit signe d’un air entendu. Brelok retrouva son sourire et se frotta à nouveau les mains, puis désigna le sol du doigt :
– Tu vois ! On peut toujours s’entendre ! Faites un tas là-bas, Rafistol va v’nir chercher tout ça.
Une fois les armes et l’armure déposées, les Orcs escortèrent les Paladins de l’autre côté de Mormuk.
Revenu devant sa cahute, Brelok de nouveau jovial lança :
– Si tu r’viens, faudra payer encore !
Le Troll de Pierre était satisfait, c’était une bonne affaire puisqu’il n’avait rien donné en échange.
Il restait à s’occuper de l’Orc qui avait eu un instant de flottement quand le Paladin lui avait adressé la parole. Il fallait montrer l’exemple et il n’y aurait pas besoin d’aller chasser pour manger ce soir.

Chronique perdue de Dermonya